Un podcast soutenu par AG2R LA MONDIALE et la commission paritaire de la branche vétérinaire,
composée du SNVEL et des organisations syndicales de salariés représentatives : CFDT, CFE-CGC, CGT, FO et UNSA.

Le blâme

Se faire clouer au pilori

ÉPISODE 11

🎧 Épisode 11 disponible dès maintenant, à écouter sur toutes les plateformes audio 🧡

Jeff, un lapin et le poids du silence

Imaginez. Vous découvrez que vous avez probablement fait une erreur qui met en danger la vie d’un patient. Vous n’êtes pas certain des conséquences, mais ça peut être grave. Que faites-vous ?

Instinctivement, la réponse paraît évidente : vous prévenez quelqu’un. Vous demandez de l’aide. Vous cherchez à comprendre ce qu’il s’est passé et, surtout, à récupérer l’erreur avant qu’il ne soit trop tard.

C’est pourtant exactement ce que Jeff ne va pas faire.

Jeff est ASV depuis neuf ans. Expérimenté, consciencieux, il connaît son métier et ses patients. Ce jour-là, parmi les animaux hospitalisés, il s’occupe de Pixel, un petit lapin dans un état préoccupant.

En fin de journée, Jeff passe devant sa cage et s’arrête net. Quelque chose ne va pas. La poche de perfusion est vide. Beaucoup trop vide. Pixel respire plus vite qu’avant. En quelques secondes, Jeff comprend qu’il a probablement mal réglé le débit de perf'... Une erreur grave, qui pourrait être fatale pour Pixel.

Il sait ce qu’il devrait faire : aller chercher Nathalie, sa patronne, et lui dire simplement qu’il y a un problème.

Mais Jeff hésite.

Parce qu’il sait aussi ce qui se passe, dans cette clinique, quand quelqu’un se trompe. Être mis à l'écart, humilié devant l'équipe et les clients, être de corvée ménage, se prendre réflexion sur réflexion, ...

Alors forcément, une autre question apparaît : et s’il se trompait ? Pixel respire vite, oui, mais c’est un lapin malade, stressé, hospitalisé. Peut-être que ça n’a rien à voir avec la perfusion. Peut-être qu’il va déranger Nathalie pour rien. Peut-être qu’il va surtout lui annoncer qu’il vient de commettre une erreur potentiellement grave… sans même être certain qu’il y ait réellement un problème.

Et quand on suit Jeff dans ces quelques minutes devant la cage de Pixel, la réponse qui paraissait si évidente au début l’est déjà un peu moins. On se surprend presque à comprendre pourquoi il attend. Pourquoi il observe encore. Pourquoi il essaie de se convaincre que ça va aller.

À 19 heures, Jeff finit par rentrer chez lui sans rien dire.

Pixel passera la nuit. Mais la vraie question de cet épisode reste entière : à sa place, auriez-vous osé parler ?

Derrière l’histoire : quand la peur de la sanction empêche de parler

On pourrait regarder cette histoire en se concentrant uniquement sur Jeff. Il aurait dû vérifier le débit. Il aurait dû prévenir Nathalie. Il aurait dû demander de l’aide lorsqu’il a découvert son erreur.

Mais pour comprendre pourquoi il ne l’a pas fait, il faut regarder ce qui se passe autour de lui.

À la clinique Matabiau, personne n’a officiellement interdit de signaler une erreur. Nathalie ne hurle pas, ne menace pas ses salariés et ne distribue pas de sanctions disciplinaires à chaque incident.

Pourtant, chacun sait qu’une erreur peut avoir un coût social : une remarque devant les autres, un ton qui change, des tâches intéressantes qu’on ne vous confie plus, quelques semaines à sentir que vous n’êtes persona non grata, à aller travailler avec la boule au ventre...

Petit à petit, l’équipe apprend donc une règle qui n’est écrite nulle part : mieux vaut ne pas se tromper. Et si on se trompe, mieux vaut parfois ne pas trop en parler.

C’est ce qui distingue une culture du blâme d’une culture juste. Dans une culture juste, une erreur involontaire n’est pas considérée de la même façon qu’une prise de risque délibérée ou qu’un comportement manifestement négligent. On cherche d’abord à comprendre ce qu’il s’est passé, à protéger le patient et à identifier ce qui pourrait éviter que la situation se reproduise.

Cela ne signifie pas que « tout est acceptable » ni que personne n’est jamais responsable de rien. Cela signifie que la première question n’est pas systématiquement : « Qui a fauté ? », mais plutôt : « Qu’est-ce qui s’est passé et comment peut-on sécuriser la suite ? »

Car la sécurité dépend aussi de notre capacité à faire remonter les doutes. Les erreurs. Les presque-accidents...

Si parler expose à l’humiliation ou à une mise à l’écart, on peut obtenir exactement l’inverse de ce qu’on cherchait : moins d’informations, davantage d’erreurs cachées et donc moins de possibilités de les récupérer à temps.

Jeff n’a pas gardé le silence parce qu’il se moquait de Pixel. Au contraire. Il passera la nuit à se demander si le lapin est encore vivant. Il s’est tu parce qu’au moment où il a dû choisir entre signaler son doute et se protéger lui-même, la peur de parler a pris le dessus.

Ce qu’on retient de l’épisode

Une équipe sûre n’est pas une équipe dans laquelle personne ne fait d’erreur. C’est une équipe dans laquelle on peut signaler rapidement une erreur, un doute ou un presque-accident sans craindre d’être automatiquement humilié ou sanctionné.

Parce qu’une culture du blâme ne supprime pas les erreurs. Elle risque surtout de les rendre moins visibles. Et quand la peur de parler devient plus forte que le réflexe de protéger le patient, c’est la sécurité elle-même qui est fragilisée.