La fatigue
Ne plus avoir les yeux en face des trous
ÉPISODE 12
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Dimanche, 13h30. Samuel est allongé dans l’herbe, sous la pluie. Quelques mètres plus loin, sa voiture n’est plus qu’un accordéon de métal. Il vient de rater un virage, de quitter la chaussée et de faire plusieurs tonneaux avant de finir contre un arbre. Miraculeusement, il est sorti quasiment indemne de l’accident.
Ce qui le trouble, c’est qu’il ne s’est pas endormi. Il n’avait pas bu. Il ne piquait pas du nez. Quelques secondes avant l’accident, il avait même l’impression d’être parfaitement lucide et en contrôle.
Pourtant, quand on remonte le fil de sa semaine, autre chose apparaît. Samuel est vétérinaire mixte. Ces derniers jours, il a enchaîné les consultations, les urgences, les kilomètres, les décisions, les changements permanents de contexte et les situations émotionnellement lourdes. Il dort aussi trop peu, grignotant chaque soir quelques heures de sommeil pour profiter enfin d’un moment où personne ne lui demande rien.
Ce dimanche-là, un client l’appelle pour sa jument. Il faut reprendre la route sous une pluie battante. Samuel est agacé par la situation, se trompe de chemin et décide d’accélérer quelques instants pour rattraper le temps perdu. Il roule trop vite pour les conditions. Le virage arrive. Il l’analyse trop tard.
Après l’accident, Samuel pense encore à son client, aux médicaments restés dans la voiture et à l’organisation de la garde. Pas vraiment à lui...
Il faudra plusieurs jours, et surtout repenser à quelques oublis et presque-accidents récents, pour qu’il mette enfin un mot sur ce qui lui arrive : il est fatigué.
Samuel, une jument en colique et un virage trop serré
Derrière l’histoire : la fatigue ne ressemble pas toujours à de la somnolence
Quand on pense à la fatigue, on imagine facilement quelqu’un qui bâille, lutte pour garder les yeux ouverts ou finit par s’endormir. Mais la somnolence n’est qu’une des manifestations possibles de la fatigue, et souvent un signal déjà avancé.
Dans l’histoire de Samuel, plusieurs formes de fatigue s’accumulent :
Il y a la fatigue physique, liée aux heures de route, aux postures, au matériel à porter et au rythme du métier.
La fatigue cognitive, liée aux interruptions, aux décisions rapides et aux changements constants de tâche ou de patient.
Et la fatigue émotionnelle, produite par les inquiétudes des clients, les euthanasies, les difficultés financières ou toutes ces situations dans lesquelles il faut absorber les émotions des autres tout en continuant à travailler.
À cela s’ajoute une dette de sommeil qui s’installe progressivement. Une demi-heure de moins un soir... ce n'est pas bien grave... Puis une autre. Et encore une autre.
Le problème, c’est que la fatigue peut modifier nos performances avant même que nous nous sentions somnolents. La vigilance diminue, certaines informations sont détectées plus tard, l’analyse d’une situation devient moins fine et notre capacité à évaluer nos propres limites peut elle aussi se dégrader. On peut donc être diminué… sans vraiment s’en rendre compte.
Les premiers signaux ne sont d’ailleurs pas toujours spectaculaires. Samuel accélère davantage pour gagner quelques minutes, s’agace plus facilement, oublie certaines informations, écoute moins bien une consigne. Pris séparément, chacun de ces événements paraît banal. Ensemble, ils racontent pourtant quelque chose.
L’enjeu n’est pas donc pas de supprimer toute fatigue du métier. Ce serait irréaliste. Il s’agit plutôt d’apprendre à repérer ces signaux plus tôt et d’adapter sa manière de travailler quand ils apparaissent : récupérer quand c’est possible, faire une pause, ralentir, demander un double contrôle ou simplement reconnaître auprès de l’équipe : « Là, je suis rincé. »
Ce qu’on retient de l’épisode
Être fatigué ne signifie pas forcément avoir envie de dormir. La fatigue peut d’abord se manifester par une baisse de vigilance, davantage d’oublis, de l’irritabilité ou des prises de risque inhabituelles, alors même qu’on a encore l’impression de fonctionner normalement.
L’enjeu est donc de repérer ses propres signaux avant que la fatigue ne prenne trop de place, et de prévoir des moyens de compensation individuels et collectifs. Pas pour supprimer la fatigue du métier, mais pour éviter qu’elle ne finisse par prendre le volant.
